Cueillir, mais de quoi parle-t-on exactement?

Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je suis parfois « perturbé » par l’enchainement des idées et autres « arborescences » qui me traversent l’esprit; pourtant dans le monde entrepreneuriale on insiste sur la qualité et la clarté de son « Pitch » afin de conquérir le cœur ( et le porte-monnaie accessoirement) du client….mais les choses ne sont pas si simples quand on mène des activités hybrides et singulières et avant tout je me sens « cueilleur », cueilleur de plantes, de présence et d’ambiance comme de déchets rejetés dans la nature. Quelque part tout se cueille, mais la question est plutôt comment et pour quoi je cueille?

On a peut-être aussi perdu la saine habitude de définir les « termes » et les mots que se soit pour débattre ou juste se présenter, esquisser des rapports au monde. l’idée de cet article m’est venue d’une rencontre courte et fortuite avec un cueilleur professionnel en pleine agglomération, en bord de bitume qui « arrachaient » des jeunes pousses de Tilleul( il parlait de bourgeons…) pour les mettre dans un sot noir « agricole ». Il n’a pas voulu me dire pour quels laboratoires il pratiquait cette « cueillette » et je n’ai pas l’habitude de décrire mes pratiques en négatif ou en comparaison/critique à tendance aigrie mais je suis forcé de constater que ce genre d’expérience m’interroge profondément et me conforte dans mon approche sensible et douce du vivant et sur la qualité( au delà des témoignages directes de celles et ceux qui utilisent mes préparations) de ce que je conçois en cocréation avec le monde végétal.

Il faut admettre que les difficultés de rentabilité pousse à ramasser beaucoup, vite et sans trop de présence, un peu comme aux vendanges… il faut voir les cueilleurs de Lavande sauvage ou de romarin pour la fabrication d’huile essentielles à l’œuvre, entendre les professionnels du secteur employer à longueur de phrases les mots « produits », « producteurs » pour que le malaise, le décalage pointent leur nez.

Non définitivement je ne produis rien, je suis là au bon moment, au bon endroit dans un état d’esprit me permettant de tisser des liens simples avec des entités végétales, je leur prends certainement plus que je leur donne, d’où la nécessité « diplomatique » de faire le « mieux » possible, le plus juste je dirais.

Rendons hommage au bourgeon de Tilleul!

Cueillir n’est pas acte isolé mais un continuum « présentiel »:

Je parle souvent des trois temps:

  • accueillir: Quand j’arrive sur un beau lieu de cueillette je me comporte comme un « invité » respectueux, je contemple le site et j’y fais des « offrandes » de pain, de sel ou de fleurs pour les esprits de la nature et de l’arbre et de la plante en particulier. Pour les bourgeons j’affectionne de faire une partie de la cueillette auprès d’un arbre « vénérable » souvent plus vieux, plus imposant que la plupart de ses congénères.
  • cueillir: A proprement parler, en silence souvent, en chantant parfois des louanges à la plante aussi mais en prenant le plus de distance possible avec le monde mental et humain. je cueille doucement, sans précipitation « prédatrice » qui vient assez naturellement quand on doit cueillir une certaine quantité( de plus certains bourgeons ou plantes sont « minuscules » et demandent beaucoup de patience et de temps).
  • recueillir(se): Un joli et simple moment, une fois le devoir accompli, de se « poser » un peu, remercier et savourer ce temps de partage, rester aussi un temps sous l’arbre qui nous a tant donné et quand chante un ruisseau c’est encore plus agréable.
Tilleul « vénérable ».

Cueillir pour entretenir des liens, les échanges et revenir à la « source »:

Le fait d’être « devenu  » cueilleur dans la continuité de ma profession de soignant m’a plongé dans la réalité des « interrelations » entre nous humains, entre nous et les autres êtres vivants, de nouveaux maillages se sont formés, aussi complexes que chargés d’espoir et de bonnes nouvelles. Naturellement il y a quelques années quand j’ai commencé à passer des journées immergé entre prés et forêts j’ai senti rapidement des changements psycho-émotionnels profonds et durables comme par exemple la détente que cela me procurait surtout en forêt et le ralentissement du déroulé du temps, l’apprentissage de la contemplation pour « rien » et le début de ressentis « relationnels » avec les arbres, les rivières et les animaux sauvages que j’avais la chance de croiser. La corrélation avec les joies que j’éprouvais enfant déjà quand je déambulais dans les bois et surtout quand je grimpais aux arbres me parait assez évidente. Dans le développement « émotionnel  » on parle beaucoup de cette reconnexion à notre « enfant intérieur » si salutaire pour beaucoup dans la reprise du gout à la vie, divaguer dans le vivant et recommuniquer avec des êtres « non humains » est au cœur même de cet art de vivre. Ramener des éléments du monde vivant dans la continuité d’une longue et riche histoire de la phytothérapie m’a permis de concilier soin, nature et autonomie. Je peux maintenant transmettre ce savoir à portée de main pour élaborer des remèdes simples et les faire circuler à travers ma profession de thérapeute.

Cueillir est donc un nouveau pas vers le soin et vers de nouveaux types d’enseignements: En passant de plus en plus de temps au cœur du vivant dans une attitude d’accueil, je ressens de nouveaux types de « communication », surtout auprès de certains « grands arbres » que je fréquente depuis plusieurs années, auprès desquels je me pose régulièrement et où je dépose offrandes et mots doux. Je ressens un amour vraiment profond et réciproque avec eux et ils me donnent des « informations » pour mieux accompagner les personnes que je suis, ils m’invitent à venir à eux avec ces même personnes parfois. Il est compliqué de trouver les mots quand on approche le très « sensible » mais je suis persuadé que l’émergence de cette « nouvelle terre » que beaucoup de sages évoquent en ce moment passe par ces expériences « spirituelles » et qu’il me faut les partager, pas par les mots, mais par l’accompagnement.

Cueillir vient de Colligere en latin, qui au-delà de ramasser semblaient aussi signifier rassembler, réunir. Dans la droite ligne de ce dont nous avons besoin aujourd’hui dans un mode qui promeut plutôt la division, la confusion et l’individualisme et aime faire le focus sur nos différences plutôt que sur ce qui nous unie. La cueillette de plantes comestibles( champignons inclus) et médicinales a toujours été pratiquée par toutes les cultures depuis la nuit des temps, elle est tolérée de manière ambulante sans nécessité de posséder le terrain alors que tout ramassage hors chemin est considéré « juridiquement » comme du vol, ne nous en privons pas, les plantes sauvages ont des valeurs nutritives bien supérieures à celles cultivées et peuvent être délicieuses. Notre avenir se joue aussi là, dans notre capacité à les reconnaitre et à savoir les utiliser, viendra surement un temps où ces savoirs pratiques nous sauveront.

Pour les belles photos, à part les deux arbres, c’est toujours l’ami François Clouard, à la manoeilvre.

https://francoisclouard.myportfolio.com/bourgeons

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